Giuseppe Mungo, récit de l’exil

Publié: 14 mars 2013 dans Articles web, Culture, Italie contemporaine, Société
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images« Ils ont fait de nous des migrants ». Derrière cette simple phrase se cachent une blessure profonde et un remords, ceux d’un homme qui comme tant d’autres a connu l’exil. Comme tant d’autres mais pas de la même façon. Quand tous, ou presque, font de leur patrie d’origine un paradis perdu, Giuseppe Mungo explore une autre voie. Celle de la responsabilité des élites italiennes dans l’immense vague d’émigration de l’après-guerre,  qui jeta sur les routes d’Europe plusieurs millions d’italiens.

Entre amour pour sa patrie d’origine, l’Italie, et reconnaissance pour une France qui a fait de lui ce qu’il est devenu, Giuseppe Mungo retrace les étapes du périple qui l’ont conduit de sa terre natale, Calabre baignée de soleil mais étranglée par la pauvreté et l’injustice, aux ciels gris délavés du Creusot et de Chalon-sur-Saône, où il fera finalement sa vie. Une histoire qu’il vient d’écrire, cinquante ans plus tard. Peut-être après avoir compris, comme beaucoup d’autres avant lui, qu’il est bon parfois de solder les comptes, qu’il s’agisse de ceux ouverts avec son pays d’origine ou de ceux que l’on a avec soi-même.

Et des comptes à régler il en a Giuseppe : pour son père devenu dur et aigri à force de se tuer à la tâche dans les champs arides de Squillace, village perché de la province de Catanzaro, pour sa mère qui devra chaque jour faire des miracles pour tenir le ménage et qui tombera gravement malade à plusieurs reprises, pour sa famille contrainte à la douleur de l’expatriation.

La Sardaigne, « première fugue devant la misère »

Partis dès 1951 d’un Sud aux structures sociales archaïques et clientélistes, la famille Mungo échoue  sur les rives de la Sardaigne. Premier exil, ponctué par les emplois de jardinier, d’ouvrier, puis de mineur de son père. Un père peu aimant, écrasé par le poids d’un destin difficile qu’il ne maîtrise pas, meurtri par une terre qui l’a fait naître mais n’a pas su le garder. Quelques années au parfum d’enfance pour Giuseppe, à peine dix ans, mais une vie dure et sans avenir pour sa famille, qui reprendra son voyage, contrainte cette fois de franchir les frontières.

Giuseppe Mungo est né en 1947 à Squillace, dans la province de Catanzaro en Calabre. Reproduction avec autorisation de l’auteur.

Un chemin que la famille Mungo ne sera d’ailleurs pas la seule à parcourir, et qui ne devra rien au hasard. Comme le pressent Giuseppe,  ce sont bien les gouvernements successifs qui ont planifié cette émigration de l’après-guerre. Des chercheurs comme Michele Colucci dans Lavoro in movimento, ou Andreina de Clementi dans  Il prezzo della ricostruzione, l’emigrazione italiana nel secondo dopoguerra ,  rappellent « qu’une politique d’émigration assistée, planifiée et gérée par les institutions» avait pour objectif de « faire fructifier le trop plein de main d’œuvre présente dans le pays, en négociant avec les gouvernements étrangers son entrée sur le marché international du travail, en échange de matières premières et de sources énergétiques nécessaires à la reconstruction de l’après-guerre »(1). D’après les statistiques du  Centro Altreitalie(2),  spécialisé dans l’étude des migrations italiennes, ce sont plus de deux millions et demi de transalpins qui émigreront ainsi en Europe, comme Giuseppe, entre 1957 et 1967.

Les tourments de l’expatriation

Cet exil que dépeint Giuseppe Mungo a valeur d’exemple tant il réunit tous les sentiments ambivalents qui traversent les migrants : la fierté et l’humiliation, l’attachement à la terre et la détermination farouche de s’intégrer ailleurs, la volonté de ne pas trahir son pays  et celle d’ouvrir enfin les portes du bonheur. Il décrit le sort qui attend tout exilé, cet écartèlement éternel entre deux cultures. A lire les lignes de son récit, on se dit qu’il manque un mot au titre de son livre, et c’est le mot  « toujours ». Car migrant  on l’est, et migrant on le reste. Étranger dans son pays d’accueil, étranger dans son propre pays.

Un sort que Giuseppe réalise très jeune, lorsqu’à vingt ans il retourne enfin à Squillace, son village natal. Et que son grand-père lui dit, lorsqu’il s’étonne de la bouteille d’huile d’olive offerte à l’employé communal pour un simple document d’état civil, « Tu l’aimes [ce Sud], mais tu n’es plus fait pour vivre ici, ton pays c’est là-haut désormais »(3). Des mots qui scelleront la fin de l’enfance, joueront le rôle de déclic et le pousseront à prendre la nationalité française.

« Me voici revenu au pays du travail »

C’est en France qu’il trouvera éducation, travail et amour. Venu pour le travail, ayant conquis une aisance sociale grâce au travail, Giuseppe Mungo est reconnaissant à la France de lui avoir donné ce qu’il estime être, comme beaucoup d’émigrants, la valeur centrale de sa vie : « [En France], je n’ai pas eu besoin de m’humilier pour trouver du travail, ni d’offrir des cadeaux pour pouvoir le garder. Ici on te donne ce que tu mérites … nous ne sommes pas asservis à des notables … nous sommes des hommes libres : merci mon pays du Nord ! ». Un plaidoyer destiné à convaincre les autres, mais aussi à se convaincre lui-même qu’il a fait le bon choix, celui de rester de ce côté des Alpes. Car il a bien conscience qu’au travail il a dû sacrifier beaucoup, comme le souligne cruellement cette phrase prononcée par sa grand-mère, alors qu’il doit à nouveau repartir « vers le Nord »: « vous là-bas, vous ne vivez pas, vous travaillez ».

Une histoire qui se répète

Pourtant qu’il se rassure, si Giuseppe Mungo est français depuis plus de quarante ans, il a conservé de sa patrie d’origine cette indéfinissable élégance qui est souvent la marque des hommes de la péninsule, qu’il admirait tant chez son grand-père, pourtant simple paysan calabrais. Et qu’il le veuille ou non, c’est bien le mot « nostalgia » qui s’imprime en lettre de cendre sur les souvenirs de sa vie d’avant, baignée de soleil, de mer et de chaleur humaine.

Qui sait si les récits que feront les migrants d’aujourd’hui, ces milliers de jeunes sur-diplômés contraints une fois de plus de quitter les rives de la péninsule, auront eux aussi ce parfum de nostalgie ? D’après le Centro Altreitalie, ils ont entre 25 et 37 ans, viennent surtout du nord de l’Italie et  beaucoup ont un diplôme de l’enseignement supérieur. Comme avant eux les migrants du sud, ils partent en  Allemagne, Grande-Bretagne, France ou Etats-Unis,  pour trouver un travail et un avenir meilleur. Ils font eux aussi le procès d’un pays « en lambeau, sans perspectives ni méritocratie ou opportunités ». Un pays auquel ils n’arrivent  plus à s’identifier. Un jugement très dur qui reprend, avec d’autres mots,  l’analyse de Giuseppe Mungo.

Mais il ne faut jamais insulter l’avenir. Peut-être ces nouveaux migrants reviendront-ils plus facilement et plus rapidement vers leur pays d’origine. Chercheurs, ingénieurs, créatifs, ils apporteront alors sur un plateau à leur pays la richesse de leurs expériences acquises à l’étranger. Et pourquoi pas un nouveau souffle.

Giuseppe Mungo,  Hanno fatto di noi dei migranti , l’Harmattan Italia, 2011

Egalement en français, Ils ont fait de nous des immigrés, l’Harmattan France, 2009

Giuseppe Mungo participe au festival Italiart, qui a lieu à Dijon tout au long du mois de mars. Il a dédicacé son livre à la librairie Grangier le 9 mars dernier, et animera une soirée le 10 Avril 2013 à 19h00 à la Bibliothèque de BEAUNE (21).

(1) Michele Colucci, Lavoro in movimento, l’emigrazione italiana in Europa, 1945-57,Donzelli 2008

(1) Andreina de Clementi, il prezzo della ricostruzione, l’emigrazione italiana nel secondo dopoguerra, Editori Laterza 2010

(2) Centro Altreitalie : http://www.altreitalie.it/

http://www.altreitalie.it/Pubblicazioni/Rivista/N_41/Rassegna/Libri/Il_Prezzo_Della_Ricostruzione_LEmigrazione_Italiana_Nel_Secondo_Dopoguerra.kl

(3) Les traductions sont de l’auteure de l’article.

Données Istat (Institut Italien de la Statistique) : http://www3.istat.it/

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