Ivan Grinberg tire les fils des marionnettes de Courteline

Publié: 6 février 2013 dans Culture, Ecriture presse
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Une critique réalisée en décembre 2012 dans le cadre du Master 2 Euromédias.

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Crédit photo TDB

Le Théâtre Dijon Bourgogne présente jusqu’au 15 décembre Folie Courteline, une création d’Ivan Grinberg. Le metteur en scène tire avec habilité et finesse les fils de ces marionnettes de la vie – c’est le sous-titre du spectacle – qui apparaissent sous la plume de l’auteur, entre satire et mélancolie. Une proposition non dénuée de charme qui aurait méritée une plus grande audace.

Choix courageux que celui d’Ivan Grinberg de mettre en scène cinq pièces méconnues de Courteline – excepté Les Boulingrin – alors même que cet auteur ne bénéficie pas du regain d’intérêt pour le vaudeville suscité par le retour en grâce de Labiche et Feydeau. Peut-être est-ce dû à la brièveté des pièces « dont le format ne correspond pas aux nécessités du théâtre », comme le fait remarquer Grinberg lui -même. Mais choix inspiré, tant les œuvres de Courteline – il a écrit près de cent cinquante pièces –vont bien au-delà du simple comique de situation. Fin observateur de la société du début du vingtième siècle, il porte sur ses contemporains en particulier, et la nature humaine en général, un regard aigu. Chaque pièce, conçue comme un tableau, présente une sorte de bestiaire humain, dont les personnages synthétisent les caractères et la psychologie de l’humanité de son temps. Il tend à son époque un miroir déformant et amplifié d’une société conformiste à l’excès qu’il pousse, par l’artifice du rire et de la satire, à réfléchir sur elle-même.

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Une des scènes de Folie Courteline, avec François Chattot dans un de ces derniers rôles. Crédit Photo TDB

Bourgeoisie avare et vulgaire et bas peuple gras et vénal dans Le Droit aux Etrennes, relations familiales féroces ou haineuses dans Théodore cherche des allumettes ou encore Les Boulingrin, Courteline force le trait pour nous livrer une vision pessimiste de l’âme humaine. Peu de traces d’amour ou de tendresse dans son écriture, excepté dans Le Petit Malade, courte pièce de cinq minutes, et dans Mentons bleus, qui donne une vision émouvante, pathétique et empreinte de nostalgie de la vie de comédien.

Ivan Grinberg pose sur le théâtre de Courteline un regard bienveillant et respectueux, laissant à la langue truculente de l’auteur une place centrale. Bien loin d’inciter les acteurs à sur jouer leurs répliques pour forcer le comique, il choisit plutôt le registre d’un allegro ma non troppo, et nous laisse « entendre » le texte. Comme il le dit lui-même, « Courteline est son propre artisan de la surprise et du rire ».

Grinberg met en œuvre des procédés scéniques qui, loin de dénaturer le propos de l’auteur, viennent singulièrement le renforcer. Le choix notamment d’utiliser des acteurs masculins pour les rôles féminins, dont le metteur en scène assure « qu’il n’est pas du tout le résultat d’une posture théorique », colle finalement parfaitement à ces portraits de femmes qui n’ont de féminin que le prénom. Et ce n’est peut-être pas un hasard si le seul personnage, empreint de maternité plus que de féminité – celui de la mère dans Le petit malade – est en revanche joué par une comédienne. Maquillage outrancier et tenues criardes enserrant des corps disgracieux donnent crédibilité et force à ces femmes-hommes, que Courteline affuble d’une cruauté et d’une perfidie sans borne, comme Louison, dans  Le Droit aux Etrennes, qui avoue sans ambages à son ancien amant : « Quand je songe à quel point je t’ai rendu malheureux … je ne peux pas m’empêcher d’en rire ».

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Théodore cherche des allumettes. Crédit Photo TDB

Difficile en revanche de partager le choix du metteur en scène sur la première pièce Théodore cherche des allumettes, dans laquelle, a contrario, joué par une comédienne, le personnage du jeune homme peine à trouver une crédibilité. Plongé dans le noir en attendant que Théodore ait mis la main sur des allumettes qu’il ne trouvera finalement jamais, le spectateur entend cette voix féminine qui manque – c’est bien normal – littéralement de « coffre », et ne peut s’appuyer, et pour cause, sur la vision du personnage travesti en garçon. Il en résulte un tableau qui manque de puissance, et dont l’effet comique est trop limité. Pour cette fois au moins, Ivan Grinberg aurait pu y aller un peu plus fort…

Il en va de même pour l’univers musical de la pièce. Quelle riche idée que cette clarinette et sa clarinettiste, qui se balade de tableau en tableau, pour finir par incarner un véritable personnage avec lequel dialoguent les comédiens. Composée par Marc-Olivier Dupin, qui collabore régulièrement aux créations de Grinberg, et parfaitement incarnée par la charmante Alice Caubit, la musique suscite de nombreux mais trop discrets clins d’œil. Là aussi, Ivan Grinberg aurait pu pousser son avantage, lui qui connait intimement cet univers, pour avoir réalisé notamment deux opéras jeune public dans les années 90, une œuvre chorale, En ville, et écrit le livret d’un conte musical, La Machine, dans les années 2000.

Reste que la proposition du metteur en scène mérite le détour, servie par des comédiens qui font vivre tout en finesse et brio les personnages de Courteline, passant sans transition du comique au grinçant, du grotesque à l’émouvant. Une mention spéciale pour François Chattot, pour qui jouer semble si simple, et pour Stéphan Castang, protéiforme, juste, profond, et qui touche au cœur.

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