De l’univers carcéral à l’univers musical de Lilea Narrative

Publié: 31 janvier 2013 dans Culture, Ecriture web
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Une interview pour la chronique « De Passages » réalisée pour La Vapeur et publiée sur leur site. Master 2 Euromédias Dijon Bourgogne.

Crédit photo : Euromedias

Permettre l’accès de tous à la culture, sans distinction et sans discrimination : c’est avec cet objectif que La Vapeur a proposé à la maison d’arrêt de Dijon un atelier radiophonique, avec comme but l’interview d’un artiste programmé en novembre pour le festival GéNéRiQ. Retour sur le projet avec Martial Ratel, de Radio Dijon Campus, qui a encadré le groupe.

Comment est né ce projet commun avec La Vapeur ?

Il y a environ six mois, nous avons rencontré Elsa Girard, directrice adjointe à La Vapeur, qui nous a présenté le projet d’un atelier radiophonique en maison d’arrêt. Une idée qui nous a tout de suite séduits, surtout dans le cadre d’une interview d’artiste du festival GéNéRiQ.

Et pour l’artiste à interviewer ?

Le choix s’est porté sur Lilea Narrative, un artiste bisontin découverte 20 08 du Printemps de Bourges et désormais artiste confirmé, à l’univers musical et graphique très intéressant. Il a accepté tout de suite la démarche, qu’il avait déjà vécue auparavant.

CarteBlancheDuJour

La Carte Blanche du Jour, dessinée par Lilea Narrative lors de son concert à GéNéRiQ Dijon, pour le journal éponyme réalisé par les étudiants du Master 2 Euromédias.

Comment as-tu préparé cet atelier ?

Exactement comme tous mes ateliers radio. Je ne voulais pas que l’émission soit étiquetée « produite par des détenus ». La finalité était la même qu’avec les autres publics : une émission de qualité, diffusable sur Radio Dijon Campus.

Elsa Girard et l’Union Départementale des MJC de Côtes d’Or (UDMJC 21) – qui organisent tous les ateliers en détention – ont monté un dossier pour obtenir les autorisations. Ensuite, je suis intervenu sur quatre ateliers de 2 heures pour former les stagiaires à la technique de l’interview.

Quelles ont été les réactions des participants à l’atelier?

Ils se sont plus ou moins impliqués,  mais pour tous c’était une occasion de « s’évader » des murs de la prison. Ceux qui n’accrochaient pas vraiment au côté journalistique se sont plus impliqués dans la technique avec Julien, un des techniciens de la radio, qui m’a accompagné avec le studio mobile. Pour garder intacte la motivation, nous avons travaillé sur un temps court, trois semaines.

Quels savoir-faire as-tu apporté dans la construction de l’atelier ?

L’analyse de l’univers musical et graphique de Lilea Narrative, la critique journalistique, l’écoute de la musique et la recherche d’éléments biographiques. Ce qui a donné lieu à des discussions intéressantes car chacun avait un avis et un ressenti sur la musique. Des ressentis que nous avons confronté avec des éléments plus objectifs et remis en perspective.

Comment les participants ont-ils perçu la musique de Lilea Narrative ?

Au début, ils étaient déstabilisés parce que cet artiste produit une musique instrumentale, qui leur paraissait difficile d’accès. Je les ai rassurés en les poussant à comprendre les « pourquoi » de l’artiste. Il fallait qu’ils puissent passer cet écueil pour poser des questions pertinentes. Finalement, tout le monde a réussi à s’exprimer et à poser ses questions.

Lilea Narrative est aussi un artiste qui pratique l’abstract hip-hop, il produit des images, des rêveries, et travaille toujours avec un collectif de DJs et de graphistes. Pendant les concerts, la dimension visuelle est toujours très forte. Un univers que nous avons cherché à découvrir.

 Comment avez-vous bâti l’interview ?

Petit à petit, les thèmes sont apparus : la résidence d’artiste de Lilea Narrative à la Rodia (la scène Musiques Actuelles de Besançon) où il est désormais artiste associé, sa façon de travailler, le côté visuel de sa musique, et enfin son nouvel album, Féline Boulevard.

Et tout a bien fonctionné lors de l’enregistrement final ?

Oui, nous avions réparti les rôles à l’avance, avec un présentateur et des chroniqueurs qui posaient chacun leurs questions pour produire une émission d’une vingtaine de minutes. Ensuite, pour la diffusion, nous avons reçu le feu vert de la prison à temps, et nous avons pu la programmer comme prévu.

Quels ont été les retours après la diffusion ?

D’abord, il faut dire que nous n’avons pas signalé, lors de cette première diffusion, qu’il s’agissait d’une émission réalisée par des détenus, ce qui permettait d’éviter les a priori. Et puis les stagiaires eux-mêmes n’ont pas tous écouté l’émission. Certains n’ont pas de radio, car cela fait partie des choses qu’il faut « cantiner » (payer pour qu’elles puissent rentrer en cellule), et ça coûte 30 euros ! En revanche, tous pouvaient écouter l’interview sur le canal vidéo de la Maison d’Arrêt, mais je crois qu’au fond ils ont préféré être acteurs de l’émission qu’auditeurs, et c’était aussi le but.

Malgré ce bémol, quel bilan tires-tu de cet atelier ?

La plupart des détenus ont derrière eux un parcours qui manque de réussite scolaire et n’ont pas l’habitude de s’investir dans de tels projets, mais ils se sont engagés à fond et je n’ai jamais eu de doute sur leur capacité à aller au bout.

Et ton ressenti sur l’univers carcéral ?

Une fausse normalité s’installe assez rapidement et l’on oublie très vite qu’on est en prison. Quand tu y es, tout te semble d’une grande facilité, mais à la fin de l’atelier, tu sors alors que les autres restent…et c’est là que tu sens l’univers carcéral.

Et Lilea Narrative, pourquoi a-t-il accepté l’interview ?

C’est drôle, parce qu’un des participants lui a posé la question et il a eu cette superbe réponse : « parce que je n’avais aucune raison de ne pas y venir ».

Cette première expérimentation pourrait déboucher sur un projet plus large d’interventions régulières à la maison d’arrêt de Dijon. Et pourquoi pas avec un public féminin.

Pour aller plus loin …

 

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